Michael Jackson
Le disque qui affole les compteurs
MICHAEL JACKSON, ALBUM ‘THRILLER’, 1983
Quand on parle de ‘Thriller’, on évoque souvent une tripotée de chiffres pompeux, ponctuée de superlatifs ébahis comme l’industrie du disque n’en connaîtra plus jamais. Pourtant ‘Thriller’ n’est pas seulement l’album le plus vendu de tous les temps, c’est aussi un objet visuel et musical de grande qualité. Des clips ambitieux, des titres “tubesques”, des chorégraphies aériennes, Quincy Jones en producteur, Paul McCartney en invité et Michael Jackson au top de sa forme artistique et commerciale.
Un Jackson parmi d’autres
En 1982, à l’aube de l’enregistrement de ‘Thriller’, Michael Jackson n’est pas encore une star interplanétaire : les Jackson 5 ressemblent plutôt à un phénomène américano-américain, même si le Royaume-Uni succombe aussi à la funk dansante de cette fratrie endiablée. En tout cas, la vague afro n’atteint pas l’Hexagone, occupée à siroter du yé-yé bien de chez nous. Là où Michael vend par exemple des millions d’exemplaires de ‘Off The Wall’ (1979) aux Etats-Unis, il s’arrête aux milliers de ce côté de l’Océan. S’il n’est pas non plus un illustre inconnu, le jeune homme doit jouer des coudes et de la voix pour se distinguer de deux de ses frères Jackson, Jermaine et Jackie. Le prénom Michael s’invite sur un nombre croissant de lèvres lors des concerts du combo, mais il n’est encore qu’une partie – certes essentielle – d’un collectif. La preuve : à la sortie de ‘Thriller’, les Jackson 5 tournent toujours et négocient un Victory Tour ambitieux qui sonnera d’ailleurs leur glas (1). En outre, les quatre premiers albums solos de Michael (l’inaugural ‘Got To Be There’ date de 1971) ne sont pas de retentissants succès. Artistiquement, même les fans du chanteur les trouvent inégaux voire kitsch (tel ‘Forever, Michael’, 1975). Commercialement, ils ne marchent pas assez pour distinguer Michael de ses frérots. En 1979, tout commence à changer avec la sortie de ‘Off The Wall’, première collaboration du jeune homme de 21 ans avec des artistes dont nous allons bientôt reparler : Quincy Jones (production), McCartney (‘Girlfriend’) et Rod Temperton (‘Burn This Disco Out’ et le titre éponyme). L’album très dansant, entre funk et soul, est une réussite artistique, même si le garçon piste encore les pas de ses influences, entre Kool & the Gang et Stevie Wonder. Mais c’est surtout le premier (très) grand succès de Michael sans les Jackson, l’album le plus vendu par un Afro-Américain à l’époque. Pourtant il repartira (presque) bredouille des Grammy Awards, cérémonie à laquelle il attache une grande importance. Il promet de revenir encore plus haut, plus loin et plus fort pour l’album suivant.
Une oeuvre (très) collective
En août 1982, Jackson entre en studio pour enregistrer son sixième album solo sous la houlette de Quincy Jones, arrangeur de génie pour Miles Davis, Sinatra ou Ray Charles. Ils doivent en réalité produire deux disques : en plus de ‘Thriller’, ‘E.T. Storybook’ verra le jour en novembre mais sera immédiatement retiré de la vente à sa sortie. Le label interdit tout ce qui peut faire de l’ombre au descendant de ‘Off The Wall’ prévu pour la période de Noël. Rien ne doit contrecarrer le futur succès de ‘Thriller’. On imagine donc la pression qui repose sur les épaules du jeune chanteur, d’autant que le budget de l’album avoisine les 750.000 dollars... Au printemps, Michael avait déjà enregistré un duo avec Paul McCartney, ‘The Girl Is Mine’. Loin d’être la chanson du siècle, le clin d’oeil est quand même amusant : l’ex-roi de la pop en duo avec le futur King of Pop. Mais Jones et Jackson veulent aller plus loin que de simples clins d’oeil. Il s’agit d’avoir sous la main le plus grand nombre de titres pour choisir ensuite une poignée de "tubes" en devenir. Les deux hommes piochent avec mesure dans plusieurs directions : Jones vient du jazz, Jackson de la funk / soul, McCartney du pop-rock et les musiciens de studio ne sont autres que des membres de Toto, groupe de hard FM qui cartonne aux Etats-Unis à l’époque. La chanson la plus symbolique de cet état d’esprit reste ‘Beat It’ et le plantureux solo du guitariste Van Halen. Jones voulait absolument insérer un morceau rock à la playlist du disque, Michael n’osait pas sortir le titre de ses cartons, et quand il ose, le producteur s’emballe. La majorité des tubes de l’album est d’ailleurs signée Jackson (2) qui confirme ainsi ses talents de compositeur, à l’image de l’imparable ‘Billie Jean’. ‘Thriller’, un travail collectif ? On ne sait pas si bien dire puisque Bambi sera accusé par deux fois de plagiat : à tort par un certain Fred Sanford sur ‘The Girl Is Mine’, à raison par Manu Dibango dont le ‘Soul Makossa’ a inspiré ‘Wanna Be Startin Somethin’, qui ouvre le disque de ses percussions. ‘Thriller’ sort le 1er décembre et Jackson devient un des rares Noirs à truster télés et radios dans un pays qui, à l’époque, ne s’était pas encore habitué à la couleur, 25 ans avant la candidature probable de Barack Obama à la présidence.
Un succès (presque) logique
Des dizaines de millions d’exemplaires vendus (3), des Grammy en veux-tu en voilà (record de trophées dans la cérémonie 1984), même la France succombe enfin à Michael. 25 ans plus tard, l’industrie du disque décide de fêter ‘Thriller’ avec la nostalgie du temps où les vinyles se vendaient comme des petits pains. Mais au lieu de regretter un "âge d’or", il vaut mieux essayer de saisir ce succès. Et la première des raisons est simplissime, elle est musicale : chaque titre de ‘Thriller’ est un single potentiel, les neuf chansons ont leur raison d’être – sept d’entre elles sortiront en 45 tours. La grande majorité des disques mainstream d’aujourd’hui comportent deux ou trois titres “potables” enrobés de morceaux “potiches” pour former un "album". Evidemment, le public préfère se contenter du single et déconseille le disque en entier à quiconque oserait s’y aventurer. Seconde raison, Jackson est un des premiers à comprendre la puissance de frappe du clip. Loin d’offrir un playback approximatif ou une tripotée de maillots de bains s’agitant dans des lieux luxuriants, il décide de tourner un véritable moyen métrage. Tourné par John Landis, le clip de ‘Thriller’ donne encore des frissons à tous les enfants qui se souviennent de l’avoir vu à la télé. Enfin, là où toutes les chorégraphies actuelles se ressemblent, traumatisées qu’elles sont par l’enfantine ‘Macarena’ de Mia Frye, Jackson montre en public en mai 1983 (sur ‘Billie Jean’) le légendaire Moonwalk, qu’il dit avoir emprunté au Mime Marceau. Avec Michael, l’événement ne se suffisait pas à lui-même, il était travaillé et soutenu par une véritable oeuvre certes pop(ulaire), mais aux nombreuses qualités. Si l’on peut préférer le groove imparable encore pris dans les mailles de la disco de ‘Off The Wall’, difficile de ne pas succomber au charme de ‘Thriller’, album qui se tourne davantage vers le futur du genre, avec ses excès positifs ou négatifs.
La commercialisation du Jackson
A la suite de cet album, Michael va devenir une bête de foire, un produit qu’on trimballe comme un monstre étrange. C’est avec ce succès sans commune mesure que Bambi va se refermer sur lui-même, ayant une poupée à son effigie en juillet 1984 ou devenant homme-sandwich de Pepsi. Et comme par un cercle vicieux, c’est sur le tournage d’une pub du soda en question, en juillet 1985, que le chanteur va subir l’accident qui le mènera de chirurgies esthétiques en greffes de peau en lui donnant le visage informe qu’il arbore aujourd’hui. En septembre 1986 le ‘National Enquirer’ diffuse une photo du chanteur dans un caisson à oxygène. La démarche devait soi-disant lui permettre de rester en vie jusqu’à 150 ans. Info ou intox, cette rumeur annonce le début des on-dit les plus fous sur Bambi, des plus anecdotiques (ses séjours répétés à Disneyland) aux plus sombres (les accusations de pédophilie). En avril 1984, il écrit un texte dans la revue ‘Awake’ dédiée aux témoins de Jéovah pour renier les zombies du clip de ‘Thriller’, le même mois il est remercié par le Président Reagan pour avoir prêté ‘Beat It’ pour une campagne contre l’alcool. La machine Jackson, pleine de paradoxes, est lancée. Si ‘Thriller’ a donc apporté grandeur et décadence à son géniteur, il reste un album référence. De Justin Timberlake à Mika en passant même par Daft Punk, les grands succès populaires d’aujourd’hui ont été nourris au biberon ‘Thriller’, album qui comporte certes des défauts (‘P.Y.T.’ n’est pas une chanson inoubliable), mais qui a rencontré un succès populaire sans précédent. Sa re-sortie agrémentée de remixes des Black Eyed Peas ou de Kanye West donnera-t-elle un nouveau souffle à la carrière de Michael ? Difficile à dire : en 1982, la star a eu du nez pour aller s’enrichir vers d’autres univers musicaux. Pour se renouveler, il va piocher cette fois-ci dans des artistes qui suivent sa trace. Attendons la suite des festivités : on annonce un retour de la star sur scène…
(1) Après plusieurs péripéties dues notamment au célèbre promoteur Don King, les Jackson 5 s’arrêtent en décembre 1984.
(2) A noter tout de même que trois titres (‘Thriller’, ‘Baby Be Mine’, ‘The Lady in My Life’) sont signés Rod Temperton, compositeur méconnu mais très compétent. L’ambiance effrayante de ‘Thriller’ lui doit beaucoup.
(3) Si l’affirmation est indéniable, le chiffre exact est sujet à débat. On parle d’un chiffre entre 60 et 80 millions. Mais étrangement ‘Thriller’ est entré dans la Guiness Book des Records avec 104 millions d’exemplaires vendus. Aujourd’hui encore personne ne sait où ils sont allés chercher ce chiffre.